• Sur les traces des anciens domaines viticoles de Haute-Savoie : patrimoine vivant et mémoire du terroir

    5 mai 2026

La vigne en Haute-Savoie, un héritage bien plus ancien qu’on ne le croit


Longtemps, le vignoble haut-savoyard est resté discret, éclipsé dans l’imaginaire collectif par ses voisins du Valais, du Bugey ou de la Savoie proprement dite. Pourtant, la Haute-Savoie possède une tradition viticole séculaire, faite d’ingéniosité, de survie face aux éléments et de passion. Les anciens domaines - certains disparus, d’autres ayant survécu à travers les siècles - sont, à eux seuls, de véritables livres d’histoire à ciel ouvert. Leurs murs, leurs terrasses de vigne, leur toponymie même racontent les heures glorieuses et les crises du vignoble savoyard.

Ce patrimoine atypique a laissé de nombreux vestiges : de vieilles caves voûtées à la pierre moussue jusqu’à ces pentes escarpées où persistent encore, çà et là, quelques rangs de vignes sauvages. Ces traces témoignent d’une histoire liée au climat, à l’économie mais aussi à l’art de la fête et de la table, tellement ancrés dans le quotidien haut-savoyard. Mettons aujourd’hui en lumière ces domaines d’antan et les histoires fascinantes qu’ils murmurent encore.

Quelques chiffres et repères marquants sur la vigne haut-savoyarde


  • La vigne est attestée en Haute-Savoie dès le IVe siècle (source : Archives départementales de Haute-Savoie).
  • Au milieu du XIXe siècle, la Haute-Savoie comptait près de 10 000 hectares plantés de vignes (source : INAO).
  • La crise du phylloxéra (fin du XIXe siècle), suivie de l’industrialisation et de l’exode rural, a réduit la surface viticole à moins de 200 hectares aujourd’hui (source : Fédération Viticole Savoyarde).

Beaucoup de domaines ont disparu, mais certains lieux-dits, familles et bâtisses perpétuent la mémoire de ces vignobles qui structuraient tout le paysage rural.

Les anciens domaines emblématiques qui ont façonné la Haute-Savoie viticole


Le Château de Ripaille, à Thonon-les-Bains : carrefour d’histoire et de vin

Impossible d’évoquer les trésors viticoles de Haute-Savoie sans citer le Château de Ripaille. Depuis le Moyen Âge, ce domaine situé sur les rives du Léman produit du vin. Résidence des ducs de Savoie, puis propriété bourgeoise au fil des siècles, Ripaille a toujours réservé une place de choix à la vigne. Son vignoble s’étend aujourd’hui sur environ 22 hectares.

  • Le saviez-vous ? : Le vin de Ripaille était déjà renommé à la Renaissance. Il a même été servi lors du couronnement du pape Pie VII en 1804 (source : archives du Château de Ripaille).
  • Le style du vin : Essentiellement du Chasselas, léger, fruité, parfait compagnon des poissons du Léman.
  • Astuces de dégustation : Pour une expérience authentique, dégustez le Ripaille avec une féra grillée ou un plateau de fromages savoyards. Sa minéralité croquante sublime la richesse laitière de l’Abondance.

Marignan, Marin, Crépy : vignobles historiques de l’arc lémanique

Autour d’Évian, Douvaine ou Ballaison, on retrouve trois anciennes AOC historiques : Marignan, Marin et Crépy. Ces vignobles remontent à l’Antiquité, avec un développement fort dès le XIIIe siècle. À l’époque moderne, leur vin s’exportait jusqu’en Suisse et en Savoie.

Nom Caractéristique Fait marquant
Crépy Chasselas pur, sec et vif Un des rares crus à bénéficier d’une mention géographique complémentaire en Savoie (source : INAO)
Marin Chasselas, souvent note florale Ancien vignoble monastique, jadis propriété de l’Abbaye d’Aulps
Marignan Chasselas, franc et élégant Le nom Marignan vient de la bataille célèbre mais la vigne y est plus ancienne
  • On recense plus de 80 hectares encore cultivés sur ces terroirs (source : Fédération Viticole Savoyarde).
  • Malgré les aléas du climat lémanique, ces anciens domaines restent des témoins vivants d’un savoir-faire médiéval.

Domaine de Senoche à Frangy : de la renommée à la discrétion

Le vignoble de Frangy, sur les magnifiques coteaux entre le Val de Fier et le bassin d’Annecy, incarne la tradition familiale et l’attachement à l’Altesse, cépage emblématique de la Mondeuse blanche aujourd’hui appelé aussi « Roussette de Savoie ».

  • Le Domaine de Senoche fut longtemps l’un des plus réputés de la région, pour ses vins de garde et son accueil légendaire des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle.
  • La Roussette, plantée sur des sols argilo-calcaires, donne ici des vins d’une grande minéralité, longtemps servis aux tables des évêques de Genève.
  • Accord parfait : une roussette de Frangy avec une fondue ou des quenelles de brochet, un vrai voyage dans le temps.

Autres domaines historiques à (re)découvrir : patrimoine en suspense

  • Domaine du Château de Thorens : surplombant la vallée du Fier, le château, propriété de la famille de Sales (la famille de Saint-François de Sales), possédait autrefois un vaste vignoble autour de Thorens-Glières. Il produisait vins blancs et rouges, aujourd’hui disparus, mais dont les caves souterraines restent visibles (source : Mairie de Thorens-Glières).
  • Vignes du Clos Panisset à Allinges : autrefois propriété du clergé, célèbres pour avoir ravitaillé le chapitre de Genève, et où quelques pieds anciens survivent encore dans les jardins privés.
  • Château de La Roche-sur-Foron : photographies anciennes montrent la colline couverte de vignes, destinées à la consommation locale et locale seulement.

Des cépages oubliés qui racontent l’histoire


La richesse du vignoble haut-savoyard s’exprime aussi par la diversité de ses cépages, dont certains ont disparu des radars modernes : Mondeuse noire et blanche, Persan, Douce noire (synonyme de Corbeau), Roussette, Chasselas rose, ou encore la rare Jacquère, aujourd’hui réhabilitée dans certains terroirs.

  • Au XIXe siècle, on dénombrait plus de 12 cépages différents dans les recensements de vignes de Haute-Savoie (source : Ampélographie française, Viala et Vermorel).
  • La crise du phylloxéra et l’industrialisation ont incité les vignerons à ne retenir que 2 ou 3 variétés plus robustes et plus productives, ce qui a appauvri ce patrimoine génétique.

Certains passionnés œuvrent aujourd’hui à relancer ces plants rares, à l’image des conservatoires de cépages de la Savoie ou du Muséum d’Histoire Naturelle de Genève.

Quand le patrimoine viticole se raconte… à travers anecdotes et fêtes locales


À travers la Haute-Savoie, nombre de villages possèdent leur “chemin des vignes”, souvent ponctué de tablards en pierres sèches, de pressoirs en bois centenaires ou de petites chapelles dédiées à la protection de la prochaine récolte.

  • À Lully, la Fête des Vendanges faisait venir autrefois les familles du Chablais entier. On y dégustait le vin nouveau, accompagné de beignets de pommes de terre et de fromages, le tout arrosé d’histoires de grand-mères (“la piquette de l’an passé avait fait danser le curé !”).
  • À Machilly, on raconte que les vignerons tournaient le dos au lac avant les vendanges pour conjurer la grêle (“Les eaux qui montent, les raisins qui tombent… mieux vaut un verre que deux seaux” dit un adage du cru).

Ces fêtes locales ont parfois disparu, mais leur souvenir reste vivace dans les familles, au détour d’un verre partagé ou d’une balade entre les rangs.

Comment redécouvrir ces domaines aujourd’hui ?


  • Visites de monuments historiques : beaucoup de châteaux (Ripaille, Allinges, Thorens, etc.) proposent aujourd’hui des parcours œnologiques, des visites guidées de leur ancienne cuverie ou des dégustations de crus locaux.
  • Balades “Sur les traces de la vigne” : Office de Tourisme du Chablais, Pays de Cruseilles, et l’association “Mémoire des Vignes” proposent des circuits-découvertes, alliant randonnée, panneaux explicatifs et dégustation.
  • Tables d’hôtes et restaurants locavores : de plus en plus d’adresses mettent à l’honneur les vins de Haute-Savoie (Chasselas, Roussette, Mondeuse…) au verre, à accorder avec charcuteries, poissons de lac ou tomme brûlée.

Il n’est pas rare non plus que les vignerons ou leurs descendants accueillent les visiteurs sur rendez-vous, heureux de partager leurs souvenirs, des crus oubliés ou de vieux outils de tonnelier, l’occasion d’un échange passionnant et sincère autour d’un terroir pas tout à fait comme les autres.

Un patrimoine à explorer et défendre


En s’intéressant à ces anciens domaines, on comprend que la vigne en Haute-Savoie n’est pas qu’une curiosité marginale, c’est le témoin d’un mode de vie, d’une économie paysanne ingénieuse et d’un lien profond avec l’histoire locale. Le renouveau viticole actuel, mené par quelques domaines innovants et un regain d’intérêt pour les cépages autochtones, donne des ailes à ce patrimoine, pour peu qu’on ose pousser quelques portes et tendre l’oreille aux récits d’autrefois.

Pour aller plus loin et préparer vos prochaines escapades gourmandes, n’hésitez pas à consulter les ressources citées : Fédération Viticole Savoyarde (vins-savoie.fr), INAO, Office de Tourisme du Chablais et les archives des châteaux de la région. C’est une belle manière de faire rimer histoire locale et plaisirs de la dégustation, tout en soutenant la transmission de savoirs trop souvent menacés d’oubli.

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